Nietzsche

Merci alias mat

Version Crépuscule des idoles :

A propos de la psychologie de l’artiste. Pour qu’il y ait de l’art, pour qu’il y ait un acte et un regard esthétique, une condition physiologique est indispensable : l’ivresse. Il faut d’abord que l’excitabilité de toute la machine ait été rendue plus intense par l’ivresse. Toutes sortes d’ivresses, quelle qu’en soit l’origine, ont ce pouvoir, mais surtout l’ivresse de l’excitation sexuelle, cette forme la plus ancienne et la plus primitive de l’ivresse. Ensuite, l’ivresse qu’entraînent toutes les grandes convoitises, toutes les émotions fortes. L’ivresse de la fête, de la joute, de la prouesse, de la victoire, de toute extrême agitation : l’ivresse de la cruauté, l’ivresse de la destruction – l’ivresse née de certaines conditions météorologiques (par exemple le trouble printanier), ou sous l’influence des stupéfiants, enfin l’ivresse de la volonté, l’ivresse d’une volonté longtemps retenue et prête à éclater. – l’essentiel, dans l’ivresse, c’est le sentiment d’intensification de la force, de la plénitude. C’est ce sentiment qui pousse à mettre de soi-même dans les choses, à les forcer à contenir ce qu’on y met, à leur faire violence : c’est ce qu’on appelle l’idéalisation. Débarrassons-nous ici d’un préjugé : l’idéalisation ne consiste nullement, comme on le croit communément, à faire abstraction – ou soustraction – de ce qui est mesquin ou secondaire. Ce qui est décisif au contraire, c’est de mettre violemment en relief les traits principaux, de sorte que les autres s’estompent.

Version alternative en notes :

Sur la genèse de l’art. Du point de vue de la physiologie, la condition première de tout art, de toute création et contemplation esthétique, est l’ivresse. Tout art naît d’un état ou une ivresse a intensifié l’excitabilité de toute la machine : cela peut-être l’ivresse de l’excitation sexuelle, ou l’ivresse de la cruauté, ou l’ivresse du printemps, de la colère, de la grande convoitise, de la bravoure, de l’affrontement, ou l’ivresse de l’œil : la vision dans la poésie et la musique, c’est la félicité, dans la tragédie, la cruauté – l’extrême excitation d’un sens dans l’état d’ivresse : le caractère contagieux des sphères d’ivresses voisines. L’essentiel dans l’ivresse, c’est le sentiment d’intensification de la force, de plénitude. C’est cette plénitude qui pousse à mettre de soi-même dans les choses, c’est-à-dire à les idéaliser. Idéaliser, ce n’est pas abstraire à partir de traits infimes ou inférieurs, mais mettre violemment en relief les traits principaux, de sorte que les autres s’estompent. On enivre tout de sa propre plénitude : on voit le plein, tendu, gonflé de force, c’est-à-dire que l’on transfigure les choses au point qu’elles ne sont plus qu’un relief de nous-mêmes. On peut imaginer avec précision une activité anti-artistique qui appauvrit toutes les choses, les vides de leur substance, les anémie : qui sont ces anti-artistes, ces « affamés de la vie », qui veulent consommer les choses et les décharner ? Ce sont les pessimistes caractéristiques : un pessimiste qui soit artiste, c’est contradictoire. Problème : mais il y a des artistes pessimistes !

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